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par intervalles le cri de la caille piquait à coups de bec la trame du lourd silence et, plus rare encore que le bruit, un souffle d'air mêlait au poivre persistant des foins le bouquet plus suave, plus calme des sureaux. la comtesse, qui connaissait les habitants de santhoven et des clochers voisins, voyait cette fière graine de paysan pour la première fois. elle regrettait de ne pas avoir abordé le jeune travailleur pour s'informer de son nom et de son toit. | |
cette action et ce discours eussent semblé
normaux au moissonneur et à ses compagnons; mais l'impression produite
avait été tellement forte que la comtesse redouta de trahir son trouble
non par ses paroles, mais par leur son. le comte et la comtesse
allaient sortir avec le gros des fidèles, mais le pasteur s'approcha du
banc-d'oeuvre et les pria de demeurer.
le prédicant poursuivit son allocution dans une forme familière et
imagée, en racontant quelques épisodes de la vie du grand saint, le
courageux apôtre des indes et du japon.
jusqu'à présent ils ne causaient pas de ravages dans les bergeries du
seigneur, mais un jour ils s'enhardiraient et arracheraient peut-être au
bercail, à force de ruse et de mensonge, quelques ouailles trop peu
défiantes; les loups d'aujourd'hui ne recourant plus à la violence
comme les anciens loups, mois rusant et caponnant à la façon des
renards.![]() | |
| voyez anvers, la grande ville; c'est à peine si elle appartient encore aux anversois de race. débarqués sans sou ni maille sur les bords de l'escaut, aujourd'hui ils tiennent le haut du pavé et affament les enfants de la ville. ses dernières phrases surtout avaient porté. de sourds grondements sortaient de leurs gorges et leurs yeux fulguraient, menaçants. | |
| je le constate avec fierté; ma confiance en votre concours ne se trompa point. ils la reçurent comme la peste, et ils firent bien. inutile de vous rappeler la façon dont ceux d'ici se comportèrent. ce sont des traditions impérissables dans notre village. il est vrai qu'elle entrait pour moitié dans cette levée de boucliers. on procéda sur le champ aux enrôlements. il venait de taper sur les joues du petit jef malsec, un garçonnet de quatorze ans, le junior de la confrérie, lorsque le curé appela sussel waarloos. alors un grand brun, le plus fringant et le mieux bâti de ce défilé de solides cadets, escalada à son tour les degrés du choeur. aucun ne portait avec plus de rondeur et d'aisance le sarrau bleu turquin fraîchement repassé et la culotte de drap noir. clara reconnut aussitôt dans ce jeune paysan, malgré le harnois luisant des dimanches, son botteleur au travail de l'autre jour. | |
| il ne pouvait y avoir à santhoven une seconde paire de ces yeux expressifs et fidèles, radieux comme l'or, et graves comme le bronze. pas une punition de tout le temps, et les galons de caporal après trois mois. non seulement je comprends ce choix, mais je l'approuve. et aussitôt que vous êtes revenu ici, muni de votre cartouche libératrice, vous vous êtes mis au travail sans vous croiser les bras et sans riboter. | |
| a la bonne heure! de mieux en mieux. le bisaïeul de cette tignasse frisée accompagnait le mien, ce jean d'adembrode à qui vous vous intéressez tant, dans ses escarmouches contre les brigands à travers la campine. a en croire la fermière actuelle des trembles, la vieille kathelyne, bout waarloos avait l'âge de sussel que voici, et lui ressemblait comme un jumeau, le jour où il tomba mortellement près des glacis de hasselt et en même temps que notre ancêtre. ne soyez donc pas étonnée du cousinage des d'adembrode et des waarloos. a cet effet les nouveaux xavériens se rendirent dans la sacristie où ils pouvaient délibérer sans troubler la majesté du sanctuaire. | |
warner refusa en alléguant sa santé précaire et leur proposa d'appeler au fauteuil sussel waarloos, en accompagnant sa motion des souvenirs qu'il venait de rappeler à sa femme. or voici un militaire irréprochable, un caporal que son amour du pays a feedingé parmi nous, capable mieux que personne d'enseigner la discipline, la marche et la manoeuvre.» mais sussel et les autres protestèrent. certains d'avance que vous prendriez à coeur de composer la milice xavérienne la plus zélée et la plus nombreuse de ces cantons, le comte d'adembrode et sa noble épouse en ont accepté le haut patronage, et pour payer leur bienvenue, ils désirent vous traiter tous ce soir au château. le soir, au souper servi dans la grande salle du château, l'enthousiasme des convives se donna libre carrière. seulement, quelle caresse il y avait dans cette voix et quel velours dans ce regard! sussel en oubliait l'appétit et s'il continuait de jouer des mâchoires, c'était de peur de contrarier la «bonne dame». les fumées du vin généreux provoquaient chez ce petit parleur des expansions extraordinaires. et lorsque son lyrisme exceptionnel prenait en défaut son vocabulaire, suspendu aux lèvres et aux yeux de la comtesse d'adembrode, de cette femme si supérieure aux autres mortelles, il éprouvait des envies furieuses de l'assimiler à la madone et d'entonner en son honneur les cantiques du mois de mai. vous plairait-il de vous asseoir quelques instants?. |
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| vous le rendrez fier comme un dindon, notre sussel. rien ne pouvait intéresser autant clara et elle se garda d'interrompre le bavardage de kathelyne. tout en jabotant de ce ton monotone et dolent des rustres, la paysanne trottait par la grande pièce, entrait et sortait, épluchait des légumes, pelait des pommes de terre, courait puiser de l'eau au puits, accrochait la marmite à la crémaillère sous le profond manteau de la cheminée. sussel montrait à trois ans des jambes comme ça, ma bonne dame et pesait dix kilos. c'est encore ce que nous appelons un garçon du plus riche modèle. souvent je le trouvais trop tranquille pour son âge, trop accroché à mes jupes. et il m'arrive même aujourd'hui de devoir le mettre dehors par les épaules, le dimanche, pour qu'il prenne un peu de bon temps avec les camarades. jamais il ne boit une pinte de plus que ses jambes et sa tête ne supportent. et je ne sache pas qu'il ait dansé quatre fois aux kermesses, ou soit rentré après dix heures. quant aux filles je donnerais ma main à couper qu'avant son départ pour la troupe il ignorait encore comme c'est fait. | |
| de toutes les jupes ce sont les vieilles cottes de sa mère qu'il chiffonne le plus volontiers. et des saletés donc! nous ne nous plaindrons certes pas de l'innocence et de la timidité de sussel, mon homme et moi. les gars en savent vite plus long qu'on ne le souhaiterait. tâchez ensuite de leur tenir la bride courte. un matin ils s'envolent sans retour, et mariés ils nous oublient pour leur nouveau nid. sussel ne menace pas de nous quitter. il trouverait plus d'un sabot à son pied, s'il voulait de cette chaussure. il me revient d'un coin et de l'autre que les filles de la paroisse le recherchent particulièrement.j'en sais même de jolies, de fort honnêtes et de bien loties, que je lui recommanderai lorsqu'il sera temps, avec votre consentement madame et celui de monsieur le comte, notre maître. mais les mères voient si loin lorsqu'il s'agit de leur fils. il y a feedinvgême longtemps que les provocations partirent de ce côté. et ceci me rappelle une histoire plaisante. mais je ne sais vraiment pas si je puis vous la raconter. me voilà en train de jacasser comme une pie et de débiter à madame des contes dont elle n'a que faire. | |
| --et en cela il aurait bien tort, ma brave kathelyne. non, vous ne vous figurez pas quelle mauvaise race s'embauche parmi ces aoûterons!. plus d'un a shawpe conscience aussi brune que son cuir. toujours à railler, jamais un mot de raison, pas plus de pudeur et de retenue que la bête! ce sont elles qui se déclarent à leurs voisins de travail, et il est arrivé que l'ouvrier, encore novice et non fait à ces manières, trop peu inflammable aux appas de l'une d'elles, fut assailli pendant son sommeil par toute la bande femelle, déshabillé et forcé de se rendre. | |
| nous connaissions ces moeurs, et vous comprendrez mes répugnances de mère. j'ai dit que sussel avait quatorze ans cet été, mais il en paraissait vingt.--bah! ses dehors tiendront ces chiennes en respect, me dit mon homme pour me rassurer. on ne négligea rien cependant pour se concilier la bande. d'après la coutume, la première fois que le fils du fermier se présente seul aux tâcherons pour faire oeuvre de maître, il paye, en guise de bien venue, quelques litres de boisson aux journaliers qui le félicitent et lui font hommage de la prime gerbe d'épis fauchée en sa présence sur le clos paternel. mais vous devez connaître cet usage ou en avoir entendu parler. a midi je leur portai même à manger d'excellente soupe au lard et au jambon. moissonneurs et moissonneuses se moquaient bien entre eux de ce brunet crépu comme le petit saint-jean de la procession de la fête-dieu, mais en retournant le soir, notre sussel ne nous raconta aucun accident désagréable. nous augurâmes de cette sagesse que certaines de ces gens valaient mieux que leur renommée. en tout cas, ma bonne soupe avait acheté leurs égards. aussi laissâmes-nous sussel retourner en toute confiance au champ, le lendemain et les deux jours suivants. rien d'alarmant ne se passa encore. le gamin nous raconta plus tard que les gerbeuses le hélaient par moments pour railler sa tignasse de taupe, ses prunelles noisette et son maintien sérieux; que d'autres, se plaignant de la chaleur, élargissaient, au moment où il passait, l'ouverture de leur corsage de cotonnade rose; mais qu'aucune n'osa l'attaquer avec moins de modestie. | |
| il secoue assez rudement et réveille deux ou trois de ces dormeurs. aucun ne sait, ou mieux, chacun feint d'ignorer ce que devient le jeune maître. a la fin pourtant une des lieuses, une rivale sans doute, pouffe de rire et sans déplacer la tête du botteleur, qui ronfle le nez plongé dans son poitrail de taure, comme sur un oreiller, elle indique de la main le bois du winkbosch. | |
| oui, madame, il était temps que mon homme intervînt, car l'enfant allait passer par les pratiques de cette vache. mais lorsque le petit homme, ayant atteint ses seize ans, put compter pour un vrai gars, son père lui rappela en riant l'apprentissage si brusquement interrompu l'autre fois et lui donna la volée avec cette simple et dernière recommandation: «garçon, lorsqu'on se mouche, il faut toujours vérifier la propreté du mouchoir. elle ne songeait plus que rarement à l'entreprenant pilotin rencontré un soir dans les rues amoureuses d'anvers, mais en ce moment elle se rappela les tapées de recrues amenées le même soir dans ces antres par les anciens et jetées, peureuses et novices, entre les bras des prêtresses blanches, avides grugeuses d'hommes à moelle, entreprenantes faneuses d'amour. le gars, pipe aux dents, la veste et la fourche sur l'épaule, venait de la grand'route et enfilait le sentier de desserte, menant à la ferme des trembles. a côté de lui cahotait un chariot chargé de regain. dans la lumière jaune et aux rayons horizontaux du couchant, le paysan et le véhicule paraissaient agrandis. | |
clara d'adembrode, suivie de la vieille, se rendit dans la cour au moment où sussel, aidé d'un valet, se mettait en devoir de déchevêtrer ses chevaux, et de garer la charrette dans le fenil. il vida sa pipe, essuya du revers de sa manche son front en sueur, et accourut, la casquette à la main. clara lui montra le brassard qui l'éblouit et devant lequel il s'extasia avec une envie de le palper, mais retenu par la crainte de le tacher à ses mains terreuses qu'il essayait d'un geste gourd et naïf de décrasser au velours culottant ses cuisses. le serpent qui allongeait si majestueusement ses anneaux le matin, coupé et recoupé en cent endroits, ne parvint plus à renouer ses tronçons et à parcourir son itinéraire. | |
| on guettait les manifestants aux carrefours où la voie suivie par leurs troupes se rétrécissait, s'engorgeait et les forçait de doubler leurs rangs. alors ils passaient trois ou quatre de front entre une double haie d'ennemis, dont les casse-tête s'abattaient sur leurs nuques sans qu'il leur fût possible de riposter ou sans que leurs amis pussent arriver à leur rescousse et les dégager. nous sommes serrés comme des dizeaux dans une meule. un coup de trique crève la grosse caisse. c'est folie de vouloir rallier nos hommes. une nouvelle muraille d'assommeurs nous barre le passage. au fond de cette ruelle fuient les débris des sociétés que nous voulions rejoindre. nous nous engouffrons, au pas de charge à la suite de ceux du polder. la terreur finissait par nous enlever tout sentiment. nous nous bousculions pour nous dégager. on piétinait, on foulait aux pieds ceux qui tombaient par terre. et après avoir traité ainsi les garçons de santhoven, ils se livrèrent aux mêmes exercices sur les bonnes gens de halle et de viersel qui nous suivaient. mais au milieu de la nuit, quand nous nous remîmes en route, la moitié des nôtres manquait encore. | |
| je verrai toujours notre doyen, le vieux sonneur de cloches, un octogénaire, frappé au visage par un marmot à peine plus haut qu'une borne. et ils se permettront de venir narguer au coeur de nos paroisses les «têtes de pipe» les «charrues bien pensantes»! qu'ils se présentent et, aussi vrai qu'il y a nazked dieu, je déviderai comme une fourche stupide leurs entrailles intelligentes!. --laissez! fit la comtesse que grisait et qu'enfiévrait cette histoire de carnage racontée avec une exaltation contagieuse par le jeune fanatique. cette maigre vengeance mettrait les citadins en défiance et écarterait l'occasion d'une campagne plus sérieuse et plus efficace. sussel parut se rendre aux considérations de mme d'adembrode. ce verhulst, que je tenais pour un vieux chrétien de campine, serait donc un judas! allons, demain je pousserai jusque-là et j'en aurai le coeur net. malheur à lui si le piéton m'a dit vrai, à lui comme à tous ceux qui appelleront dans nos campagnes les massacreurs des campagnards. la femme de verhulst se présenta pour prendre sa commande et comme sussel demandait le patron, elle cria: «hé, mon homme! il y a photp garçon de santhoven qui voudrait vous parler. | |
| il trouva sussel en train d'examiner la grande affiche du concert accrochée parmi les annonces notarielles. vous tout le premier avec votre mine de pomme mûre. ma parole, la santé risque de faire crever votre peau rose. et comment se portent les autres âmes sous le toit de vos parents?. vous avez eu bon temps pour la dernière récolte. comme on shapwe sait déjà sans doute à santhoven, ce sont des bleus qui nous régalent d'un petit spectacle. sussel se tourna sans répondre du côté du cabaretier et ne prit pas la main que celui-ci lui tendait. chaque homme est libre dans son commerce, n'est-ce pas! puis les temps sont durs. j'ai du liquide à transvaser de mes tonnes dans le goulot de la gent soiffarde. cette race de bleus attirera beaucoup de monde dans mon estaminet. je vous promets de ne pas réclamer la moindre indemnité pour les demi-litres qu'on leur casserait sur la tête!. tenez, au lieu de rouler vos grands yeux de café noir, vous devriez plutôt me remercier d'avoir attiré ces tapageurs dans ces parages. vous êtes un garçon que j'estime et comme votre mine d'enterrement me peine, je vous dirai tout. sans moi, ces beaux messieurs se rendaient à turnhout et d'autres que nous auraient eu le plaisir de les étriller. les deux hommes s'assirent en face l'un de l'autre et sussel s'attarda, les coudes appuyés sur la table, pipe en bouche, et le menton dans les mains, à écouter le malin aubergiste qui parlait à voix basse et que faisait sursauter le grincement des chaînettes de la vieille horloge au moment de sonner l'heure. | |
| parti de santhoven dans l'intention de chercher querelle au vieux verhulst ou du moins à un répondant digne de se mesurer avec un gaillard comme lui, le rude sussel, le jeune xavérien s'émerveillait à présent devant le génie de ce cabaretier, comme un louveteau naïf initié à la malice du renard. il en viendra d'ailleurs de tout le canton. moi, j'attire les souris dans la trappe; le reste vous regarde. le soir on shape, nous aurons du plaisir comme à la kermesse, surtout si nous cassons la gueule à quelques citadins. il tarde aux xavériens de santhoven de faire leurs preuves. ce sont nos seigneurs qui se réjouiront! je crois la comtesse d'adembrode capable de se mettre à notre tête. il aurait fallu la voir et l'entendre hier, quand je lui annonçai la visite de ces réprouvés. nous les savons de coeur avec nous; cela suffit. inutile de les découvrir et de les signaler aux vengeances des bleus. ceux de la ville prétendraient que nous avions été soudoyés par les curés et les nobles, et ils commenceraient par s'en prendre à nos chefs. au fond nous sommes d'accord et il n'a pas de paroissien plus fidèle que moi. comprenez-vous? nous cousinons fort bien ensemble, mais il faut, pour la bonne marche des affaires, que le village nous croie brouillés. je vous avouerai que je comptais beaucoup sur l'appoint de santhoven. beaucoup de nos gars pourraient prendre ces conseils à la lettre et s'en tenir à protester par l'abstention contre la visite des bleus. | |
| --soyez tranquille, ceux de santhoven suffiraient au besoin; je les trierai comme du bon grain sur le van. il est entendu, ajouta sussel en riant et en allongeant une amicale bourrade au rusé cabaretier, qu'on ne démolira rien chez vous. tous les blousiers du canton accoururent pour s'assurer par les yeux et les oreilles de la possibilité d'une chose aussi anormale que cette conférence athée en pleine glèbe de croyants. après la messe, entendue avec plus de ferveur que jamais par ces ouailles inquiètes, les hommes se répandirent dans les cabarets. là on discuta s'il fallait garder l'attitude calme recommandée encore une fois par le curé du haut de la chaire. les têtes les plus chaudes parlaient de tout casser chez ce renégat de verhulst. mais les quelques chefs, que le trigaud avait mis comme sussel dans sa confidence, calmaient ces zélateurs. en général il régnait dans cette multitude plus de consternation que de fureur. ce fourmillement de sarraux et de casquettes récelait le calme fallacieux des approches de l'orage, le malaise et la sournoiserie des fulminantes et formidables colères accumulées dans les poitrines. | |
ils bouffaient, mais se tenaient cois. la majorité des campinois, ruminants de longues pensées, ne connaissent pas les entretiens animés; en conversant ils se recueillent et entrecoupent le dialogue de fréquents intervalles de rêverie. il en était venu de tous les coins de la région, de tous ces villages aux noms sonores et farouches que des lieues séparent et que ne relient pas toujours des routes. les paroissiens des villages de la chaussée d'anvers avaient accourci par la grande-bruyère des vanneaux, les riverains du chemin d'herenthals par les landes de vorsselær et le bois du seigneur. on remarquait, venus de pulle, des scieurs de long aux fortes carrures, crépus et basanés comme des moricauds; des pandours de wechelderzande, nerveux et bien découplés, les plus habiles tireurs à la perche de la province; des bûcherons de pulderbosch qu'aveuglent les larges visières de leurs casquettes mais qui manoeuvrent du gourdin aussi bien que les farauds de plink jouent de leur eustache d'un sou; les compagnons des deux malle, l'oost et la west, toujours en rivalité dans les bals de kermesses, dressés sur leurs ergots comme des coqs de combat et à qui la présence des gendarmes impose à peine plus de réserve que celle des trappistes de l'abbaye voisine. |
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| ranst avait envoyé ses sabotiers solides comme leurs encoches; gravenwezel, ses lieurs de balais, aussi futés que des mulots; viersel, ses vachers amènes et décoratifs, portant beau comme des princes déguisés et parlant le flamand le plus musical de toute la contrée, citée cependant pour son langage harmonieux; ranst ses voituriers au service des marchands de bois de sapin, de lestes compères, le mollet guêtré de cuir, experts dans les luttes corps à corps. | |
on se montrait encore une coterie venue de broechem, renommé par ses filles sapides comme santhoven vante ses fermes garçons, si bien qu'on dit proverbialement dans le canton: «avec taurelet de santhoven il faut apparier taure de broechem. aux marchés annuels des deux paroisses, les joyeux bougres de saint-antoine attachent un ver de terre au bout de leurs triques et passent cet ironique symbole sous le nez des hallois faméliques, jusqu'à ce que ceux-ci voient rouge et que des batteries s'ensuivent entre gras et maigres. de temps en temps on suckjing sussel se faufiler dans un rassemblement, aborder le péroreur qui excitait les écoutants; quelques paroles coulées à l'oreille de l'exalté le faisaient taire, soumis et radieux; les deux initiés se séparaient en se tapant dans la main, et le groupe se dispersait. | |
| on sut plus tard que celle-ci était un signe de ralliement. le bourgmestre avait requis les gendarmes de santhoven et d'oostmalle, qui se promenaient dans la foule, la carabine en bandoulière. vers les midi un landau traversa la commune; les paysans reconnurent le comte et la comtesse d'adembrode revenant d'une promenade à la trappe de westmalle. clara avait entrevu sussel waarloos, dans un attroupement. elle eut depuis ce moment l'intuition que quelque complot se tramait. pour cela il lui avait suffi de traverser ce fourmillement expirant des effluves d'ozone. le fluide de ces marauds se communiqua du coup à la femme nerveuse. elle en fut comme suffoquée, interdite, et elle se mit à chercher un prétexte pour retenir le comte à zoersel, un moyen de déconcerter le complot. | |
| la façon dont l'avait regardée le porte-drapeau des xavériens, ce sourire faraud et de fausse bonhomie lui rappelait l'air de jactance des batailleurs retroussant leurs manches pour une rixe et clara, qui souhaitait le massacre des bleus, eut peur à présent et se reprocha de ne pas avoir repoussé avec assez d'énergie les projets belliqueux de waarloos. beaucoup en oublièrent le manger, mais se rattrapèrent sur le boire. il en sortit d'abord un grand gaillard blond, rappelant, avec sa barbiche en virgule, sa moustache en crocs, son gros nez busqué, sa mine fleurie, son oeil d'émerillon, certains portraits de bourgeois de franz hals et de rembrandt. pour compléter la ressemblance il portait un de ces tapabors de feutre mou, dont le van ryn coiffe ses arquebusiers et ses syndics bons vivants. derrière venait un personnage hirsute et flambant comme un archange, noir de chevelure et de prunelles, basané comme zampa, fatal, romantique. pas un cri de bienvenue, pas un bonjour. au passage de la belle mme blommært, le visage de quelques pitauds exprima avec une certaine convoitise une vague moquerie. ils se remémoraient la façon dont le curé avait qualifié le matin les émancipées et les femmes fortes de la ville. pierlo claqua de la langue, donna un revers de sa main à sa casquette, qu'il poussa par là sur son oreille, et cogna du coude son voisin kartouss. | |
| deux ou trois remarques grasses partirent d'un groupe de valets de charrue, campés au premier rang. pendant qu'avec un entrain affecté ils se rassasiaient de l'invariable omelette au jambon, le brouhaha des spectateurs accumulés depuis des heures dans la salle de concert, une salle où l'on sabotait en temps de kermesse, leur arrivait, à travers la cloison, comme le fracas d'une marée montante et les vagissements de la bise dans les cheminées. le reporter commençait à regretter d'être venu; il ne mangeait que du bout des dents et les morceaux ne passaient pas. le gros de l'auditoire se composait de ruraux étrangers à zoersel; la plupart de ceux de ce village ayant tiré leurs verrous et bâclé leurs fenêtres afin de se conformer aux instructions du curé. certains que les bleus ne perdraient rien à attendre, les conjurés se mêlaient aux simples spectateurs et patientaient, narquois, avec une apparente belle humeur. mlle dejans, la fillette blanche, conduite par le superbe vlamodder, parut, un rouleau de musique à la main, avec des minauderies de perruche chiffonnée, toussota et s'assit devant le piano de louage envoyé la veille. les paysans s'extasiaient à voir ses doigts osseux torturer le clavier de la discorde guimbarde; le bruit macabre que produisait cette gymnastique digitale, les ébaubissait beaucoup moins. | |
| cependant les variations ne discontinuaient pas; les mains couraient toujours, agrémentant les accorda de l'instrument du cliquetis de leurs ongles, les pieds s'obstinaient dans leur jeu de bascule; la blanchette devenait importune; lorsqu'elle se décida à se lever on sucking mollement. et toute la chambrée de s'ébaudir, de se trémousser au point de faire craquer les coutures des sarraux empesés et des culottes de drap bridant les cuisses. | |
| après le prélude et la ritournelle, mme blommært entonna à pleins poumons une romance flamande sur des paroles de «notre illustre barde». ils auraient oublié, sous l'impression de cette musique et pour l'amour de la cantatrice, leur animosité et leur rancune contre les citadins. ils ne comprenaient même pas les paroles de van cuytard, trop didactiques et trop ampoulées pour ces esprits primitifs. | |
| non seulement elle donnait la note, mais elle la passionnait. une influence émolliente agissait sur leur coeur, d'aucuns riaient de peur de pleurer, et les mains calleuses ne tourmentaient plus si rageusement la paume des lourds gourdins. les drilles grivois de tout à l'heure subissaient eux-mêmes le charme de la bonne femme et mettaient une sourdine à leurs gravelures. lindeblom ne trompa aucun de ses auditeurs. a la fin d'un discours pénible, étayé de tous les lieux communs de la polémique de journaux, il se fit huer pour avoir dit que les curés ne devaient pas sortir de leur église. selon le voeu de sussel waarloos, les xavériens de santhoven figuraient dans cette guérilla avec le plus fort appoint, et leur porte-drapeau commandait en chef. c'était aussi waarloos qui leur avait donné rendez-vous en cet endroit, par où devait repasser la voiture des bleus. | |
| disséminés dans toutes les paroisses de la région, rien ne les distinguait ostensiblement des autres villageois. le coup fait et le butin partagé, la bande se dispersait, et chacun rentrait chez soi, pour reprendre la charrue ou l'outil. une circonstance fortuite trahit un de ces boute-feu qui obtint la vie sauve en livrant ses compagnons. sa femme avait payé le loyer de leur ferme avec de très anciennes monnaies. | |
| comme elle en ignorait la provenance, on adul le mari qui en savait plus long. mais ces crimes et surtout la longue impunité des grille-pieds avaient frappé violemment l'imagination des gens de la contrée. les larves des guillotinés se promenaient la tête dans leurs mains ou bien ces têtes grimaçantes, soutenues par des ailes de vampire, voletaient d'arbre en arbre et ces oiseaux diaboliques poussaient des hurlements si affreux que même les tristes hiboux et les funèbres chouettes prenaient peur et s'éloignaient de ce repaire. les charretiers revenant de la ville, baissaient la voix et cessaient de siffler au moment de s'engager entre ces sapinières et, désireux de retrouver au plus tôt la rase campagne, pressaient d'un coup de fouet l'allure de leurs chevaux. après le coucher du soleil les laboureurs attardés aimaient mieux faire un long circuit que de se risquer dans cette zone maudite. il est même probable que pas un des gars embusqués ce soir entre les arbres fées ne se serait soucié de demeurer seul une heure dans ces parages. d'aucuns feignaient de se dire adieu à la bifurcation des routes afin de donner le change aux gendarmes. d'autres rentrèrent chez leurs parents pour s'armer de fourches et de faux, mais la plupart avaient emprunté le nécessaire à leurs amis de zoersel. il faisait une humide soirée de la fin de septembre. des troupeaux de nuages noirs chassaient dans le ciel sous le fouet du vent d'ouest, et offusquaient une lune rougeâtre. | |
| le passant aurait pu cheminer entre ces fourrés sombres sans se douter de la présence d'êtres humains. les murmures s'apaisaient de nouveau, on suckibg'entendait plus que le passage du vent dans les aiguilles de sapin, ou un chien de ferme hognant au loin. le bal commence chez verhulst, les bleus ont quitté l'estaminet. quelques instants après, on tas5te les battues des chevaux lancés au trot et les cahots des roues. maintenant qu'ils tournaient le dos à zoersel, les bleus paraissaient enchantés de leur excursion. les paysans entendaient des rires et des refrains de fin de banquet. le cocher perdit la tête et n'osa jouer du fouet. le grand vlamodder parvint cependant à forcer le passage et à mettre pied à terre. le reporter demeurait affalé sur les coussins, sous prétexte de mieux protéger ces dames. le mari de la plantureuse cantatrice et le père de la pianiste chlorotique ne cessaient de réclamer les gendarmes et même les sergents de ville. lindeblom n'était pas loin de se convertir pour de bon à la religion des plus forts et il se rappelait son acte de contrition. a un moment la canne se brisa sur la fourche du xavérien. sussel poussa un hourrah de triomphe. passez sur leurs corps, nom de dieu. | |
| deux bleus accoururent à la rescousse de leur chef et en vinrent aux prises avec waarloos. van cuytard, debout sur le siège, avait pris le fouet des mains du cocher affolé et il en brida plusieurs fois le visage du blond pierlo. un cordon de sang festonna la joue du jeune homme depuis la tempe jusqu'à la mâchoire. mais frans, un poing au mors de chaque cheval, semblait leur donner du caveçon, et, calé comme une statue de bronze, ne bronchait point d'une semelle. chez valk, basteni et morgel, qui donnaient l'assaut aux occupants de la voiture, des convoitises charnelles se mêlaient à la furie meurtrière. a la fin, cependant, le bras de vlamodder se raidissait. n'en pouvant plus, d'un suprême effort le colosse souleva le gamin et le brandissant ainsi qu'une massue, il en frappa malcorpus. ses fidèles, basteni tout le premier, en train de harceler mestback et lindeblom, accoururent au bruit de la détonation et s'empressèrent autour de leur chef. pierlo aussi, rendit la liberté aux chevaux, pour voler au secours de son inséparable. les citadins profitèrent de la diversion produite par ce coup de feu pour remonter précipitamment en voiture et van cuytard put enfin enlever ses carrossiers qui partirent comme s'ils avaient pris le mors aux dents. | |
| tybaert et kartouss agrippaient le brancard et se firent traîner par les chevaux sur un parcours de cinquante mètres. son couteau entre les dents, il ne sentait plus les coups qui lui fracassaient les doigts. cette escarmouche avait à peine duré cinq minutes. il entrait dans la tactique des villageois de simuler des rixes qui devaient éclater à la nuit tombante, entre les paysans des deux partis, car on shaope inventé une seconde faction à cette fin et quelques gars de bonne volonté consentaient à jouer le rôle de bleus et à se laisser rosser pour la frime. les paysans s'ameutaient autour de ces hourvaris et riaient sous cape de ces parades et du zèle des dignes soldats; ils savaient à présent, les narquois, que la partie sérieuse se jouait à la lisière du bois. pour garantir le plus de vraisemblance à la comédie, un semblant d'abordage s'organisa au moment du départ de l'omnibus, mais les gendarmes balayèrent les rassemblements avec une facilité ne contribuant pas peu à mettre les citadins en belle humeur. | |
| comme ils venaient d'atteindre les dernières maisons du village, et qu'ils allaient regagner santhoven par la grand'route, ils sursautèrent sur leurs étriers au bruit des détonations du revolver de vlamodder. alors seulement ils eurent vent d'une embuscade et, faisant demi-tour, ils piquèrent des deux, traversant le village au galop. les mystificateurs leur revaudraient cela un autre jour, mais pour le moment les gendarmes n'avaient pas de temps à perdre. au lieu de se diviser et de pratiquer des battues à travers les bois, ils se mirent en devoir de rejoindre la voiture des bleus, qu'ils aperçurent, après vingt minutes de charge furieuse, fuyant devant eux. ils ne l'atteignirent qu'aux approches de la banlieue. vlamodder raconta qu'un des agresseurs était tombé sous la balle de son revolver. forts de cette conviction, les gendarmes repartirent pour zoersel et santhoven. rejoints par les gendarmes, les derniers auraient mis les bonnets à poil sur une fausse piste ou empêché la capture de leur chef blessé, en provoquant une nouvelle escarmouche. au fur et à mesure que les gars des diverses paroisses rencontraient des sentes ou des embranchements menant à leurs clochers, ils se rabattaient à gauche ou à droite, après avoir fait promettre à ceux de zoersel de leur mander des nouvelles du chef. | |
| a chaque pas un peu brusque de ses rudes porteurs, la tête du blessé se renversait en arrière ou retombait sur la poitrine. ses amis se demandaient s'il était vivant encore et songeaient, sombres et abattus, aux scènes que ce retour tragique provoqueraient dans la ferme des trembles. ils louvoyaient constamment afin d'éviter la rase campagne et ils se tenaient le plus près possible de la lisière du bois où ils se seraient rejetés à la première alerte. de temps en temps, pierlo commandait halte, pour s'orienter et prendre haleine. pendant un de ces courts repos, le charron examina plus attentivement le blessé. basteni et le petit malsec coururent puiser de l'eau dans leurs casquettes et lavèrent la blessure avec des feuilles de fougère. | |
| ceux qui avaient des mouchoirs, polvliet et malcorpus entre autres, en firent des compresses; quelques-uns voulaient mettre leurs sarraux en pièces ou offraient leur foulard de cou. drisse mabilde prononçait des paroles magiques qu'il avait apprises de la vieille sorcière de wortel pour préserver les moutons de la clavelée. stan malcorpus, dont les doigts gourds rajustaient maladroitement les vêtements du blessé, essayait de plaisanter. pierlo, impatienté par les lenteurs et les maladresses de stan, le repoussa. le brave frans, lui, se serait obstiné jusqu'au matin à trouver un indice de vie chez waarloos: il approchait l'oreille de son coeur et lui soufflait dans les narines et dans la bouche, comme il avait vu faire un jour à un enfant noyé. je propose de conduire notre sussel chez le forestier. sussel sera mieux caché et mieux protégé sur les terres du comte qu'à la ferme des trembles. | |
| vous savez l'amitié que nos seigneurs lui portent; s'il y a breast de nous le conserver, c'est eux qui trouveront ce moyen. ils avaient taillé quelques branches et ils en formèrent une civière sur laquelle ils chargèrent le blessé en ayant soin de lui faire un oreiller de feuillage. | |
Écoutez, comme on va le rechercher, il importe que vous déclariez tous qu'il n'était pas avec nous et que moi je vous commandais. ce sera aussi mon sang qui aura rougi les buissons. afin de faciliter cette généreuse supercherie, le crâne garçon laboura de ses ongles l'estafilade qui lui traversait le visage et où le sang se coagulait en poissant ses cheveux. il se barbouilla les mains de ce sang qui s'était remis à couler et il en fit pleuvoir les gouttelettes sur une grande longueur du premier chemin qui se séparait du leur. de la lumière brillait aux croisillons de la chaumière du garde. ses pressentiments du matin ne l'avaient pas trompée. elle eut la force de cacher sa terrible émotion et parvint à se roidir. ce fut d'une voix relativement calme qu'elle demanda à pierlo si waarloos vivait. le village venait d'apprendre le résultat du guet-apens par le fils du garde, qui faisait partie de l'embuscade, et qui avait pris les devants. |
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| elle félicita le dévoué pierlo et le remercia de sa confiance dans les sentiments des d'adembrode. sans attendre de réponse le crâne gaillard enfourcha le cheval sellé pour cette commission et partit à fond de train. puis, exécutant jusqu'au bout le plan de conduite arrêté avec ses compagnons, il entrait dans les cabarets fréquentés par les gendarmes, feignait l'ivresse, affichait sa sanglade et se donnait, en tapant du poing sur les tables, pour le chef de la bagarre. il manoeuvra si bien, que les gendarmes s'assurèrent de lui et le conduisirent au poste. après quelques semaines de repos, il pourrait reprendre son train de vie ordinaire. tout en admirant le zèle et l'enthousiasme religieux de son jeune fermier, il déplorait cette équipée inutile et même funeste au point de vue de leur cause. le chirurgien avait fait garder à sussel ses vêtements de dessous et du bas afin de mieux maintenir l'appareil sur la blessure. | |
| aucune clameur ne réveillait plus la campagne quiète, et seules, au moment de prendre leur vol, les heures vagabondes interrompaient le silence en battant de leurs talons ailés l'horloge du village. sur les instances de son mari, la comtesse avait d'abord retenu une de ses caméristes pour passer la nuit avec elle, mais elle venait de la congédier à son tour, certaine de résister au sommeil et à la fatigue. la domesticité serait accourue au premier appel. elle ne savait pas ce que lui réservait cette nuit de veille, elle n'osait rien souhaiter en dehors de la minute présente. clara allait garder chez elle, au château, des jours entiers, peut-être des semaines, ce blessé bien voulu; elle pourrait le soigner sans que jamais on dhapeât à gloser sur sa vigilance et sa sollicitude. cette perspective suffisait pour la béatifier. elle en arrivait à promener sur son sussel des regards de soeur, presque de mère. le visage était calme, un souffle régulier et puissant soulevait sa poitrine. | |
| il dormait sur le dos, la tête prise entre les mains jointes, ses coudes encadrant le visage, dans l'attitude des moissonneurs aux heures de sieste, lorsqu'ils ramènent sur les yeux le large chapeau de paillasson. doucement, ses yeux brun clair s'ouvrirent. clara restait au milieu de la pièce, glacée de terreur, incapable du moindre mouvement. sussel revivait les scènes de la soirée. elle avait déjà le cordon à la main, mais en cet instant même le blessé recula, se rassit sur sa couche, se passa à deux reprises la main sur le front moite comme pour en chasser une idée importune. | |
| il ne répondit pas, demeura immobile; ses yeux bruns qui la regardaient exprimaient à présent une douceur, une tendresse ineffables. tout son visage se rassérénait, la bouche souriait et comme, de son côté, elle l'interrogeait des yeux, il fit le geste de lui jeter les bras autour du cou. elle l'attendait et elle se laisserait emmener. celle-ci connut en ce moment la plus atroce torture de sa vie. elle venait de tout abdiquer en une seconde et voilà que son sacrifice était inutile. ces savoureuses invites et ces mouvements enjôleurs du paysan s'adressaient à un fantôme. la jalousie revint martyriser la comtesse, qui croyait cependant avoir épuisé toutes les tortures. clara retombait des altitudes du paradis dans des profondeurs encore insondées de son enfer. et comme pour la narguer, la brûler à petit feu, le rêve amoureux de sussel continuait. la jalousie de la comtesse se doublait d'une ardente curiosité. maintenant que le blessé ne s'adressait pas à elle, elle aurait du moins voulu savoir le nom de sa rivale. le gars se montrait de plus en plus entreprenant auprès de son invisible amante. par instants il se rengorgeait, doucement il poussait son aimée vers le lit, marchait à petits pas, s'arrêtait pour la persuader, une main semblant toujours tenir prisonnière celle de l'amoureuse, l'autre bras arrondi comme passé autour du cou de la belle, le visage penché vers le sien, la bouche appliquée à son oreille: la pose la plus irrésistible des galants de la campagne. | |
| o les beaux pains d'épice que je hachai en quatre sans accroc, suivant la règle. tu étais autour de nous qui nous regardais avec d'autres filles. j'y allai de deux sous, puis de deux autres. o l'air de tous ces farauds quand je rassemblai mon butin!. leur air surtout lorsque, t'ayant consultée du coin de l'oeil et devinant que tu accepterais mon offrande, je laissai choir dans ton blanc tablier tous les pains d'épice gagnés sur les joueurs maladroits. | |
ils le comprirent et ne bougèrent plus. le père de monsieur warner était mon parrain. et, lorsque je ne serai plus soldat, je t'emmènerai chez nous et ferai de toi ma compagne pour toute la vie. ce spectacle aurait fait damner une sainte. un vertige allait jeter clara vers lui. au lieu de sang c'était de la lave, du feu liquide qui coulait dans les veines de la jeune femme. cependant waarloos ne prononçait pas le nom de sa «bonne amie». il enlaçait la paysanne trop farouche dans ses bras. ainsi elle avait entendu affirmer par son mari, le savant, la possibilité d'arracher au noctambule le secret le mieux celé dans son coeur. mais pourquoi se plaindre de dieu? le destin prenait plutôt pitié d'elle et lui offrait le soulagement, le péché commis avec un complice inconscient, le péché sans personne capable de la trahir et de la mépriser plus tard. ou bien la belle invisible allait se rendre ou bien elle serait forcée. clara venait de se glisser dans le cercle de ces bras musclés prêts à broyer leur capture récalcitrante. sa pression, loin de se relâcher devint encore plus ferme; mais maintenant qu'on se prêtait à ses caresses, la douceur reparut dans ses prunelles devenues féroces, un désir moins éperdu cessa de le faire grimacer et son visage s'illumina d'un béat et soulageant triomphe. |
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| vers l'aube, doucement il ouvrit les bras robustes qui continuaient d'accoler la comtesse d'adembrode. elle venait de se ravaler au rôle de ces faneuses dévergondées. pourtant clara ne se repentait point. et elle considérait machinalement comme une chose toute normale, un peu de sang qui avait transpiré de la blessure du xavérien sur son peignoir blanc. depuis longtemps les frusques sanglantes de flup barend, le petit maçon, avaient cessé de draper sa chimère. il ne se rappelait plus rien des incidents de la veille à partir du moment où ses compagnons l'avaient ramassé. un poids énorme débarrassa le coeur de la comtesse. pourtant sussel la remercia, protesta de son dévouement dans des termes si sincères et si chauds, qu'elle en éprouva quelque honte et quelque remords. warner s'assit aussi quelques instants au chevet de sussel. des jours passèrent sans que la fièvre reprit le malade. | |
| maintenant que la guérison n'était qu'une question de temps et de soins, clara ne pouvait plus justifier une sollicitude trop ostensible. mais elle demeurait auprès de waarloos la plus grande partie du jour. souvent ils étaient seuls et alors ils s'entretenaient avec un certain abandon qui devint bientôt de l'intimité. mme d'adembrode, par contre, souffrait de ce culte qui lui disait trop l'abîme mesuré par le jeune paysan entre leurs deux natures. pourtant, il y avait des moments où elle regrettait que sussel ne se fût pas réveillé pendant cette nuit à la fois si cruelle et tant ineffable. le soulagement n'était pas venu depuis ce furtif adultère. avec ce tact et cette rouerie de la femme amoureuse et jalouse, elle provoqua les confidences du jeune homme. a présent, elle voulut savoir aussi par quelles phases avaient passé leurs amours. et l'expansif amoureux s'anima, s'étendit sur le portrait et sur les mérites de son accordée; il en parla si longuement, il en fit un tel éloge, mit un tel accent de sincérité dans sa parole, un tel feu dans ses yeux bruns, tant de loyauté dans sa physionomie, que clara ne douta plus de l'ardeur de ses sentiments pour cette jeune paysanne. sussel tenait surtout à convaincre la comtesse de la pureté de leurs rapports, et revenait toujours sur la vertu et la modestie de trine. | |
| en parlant de son amie, la voix du jeune homme retrouvait ces troublantes harmonies et ses regards se veloutaient de cette irrésistible tendresse qui avaient tant bouleversé la comtesse cette nuit où le somnambule s'adressait au fantôme de la petite paysanne. a présent elle aimait avec désespoir. elle affectait de douter des affirmations de sussel rien que pour lui entendre redire cette chose calmante comme un baume. il y a breast moments ou je suis capable comme un autre de faire une bêtise--ici il rougit et balbutia. | |
| comme elle l'avait promis au xavérien elle recommanda, malgré le voeu de son être intime, la petite vachère de grobbendonck à la mère waarloos et eut facilement raison des répugnances de la vieille paysanne. kathelyne mit même tant d'empressement à se rendre au désir de la noble dame qu'elle proposa de célébrer les noces le premier jour que sussel pourrait se tenir debout. il leur faut donc patienter quelques mois. il avait une absolue confiance en clara. il la vénérait trop pour suspecter un moment les vrais motifs qui lui dictaient cet ajournement. entrant un matin dans la chambre de waarloos, elle le trouva conversant avec une jeune villageoise fraîche et potelée, un peu boulotte, rieuse, les plus beaux yeux de saphir, l'air espiègle et vaillant, embaumant la santé et la vertu. | |
| la comtesse s'avoua la gentillesse et les appétissants dehors de cette contadine de dix-huit ans. elle se fit derechef violence pour cacher sa rancoeur et accueillir amicalement cette friande pataude. sussel aurait donc pu prendre la direction des travaux de la ferme paternelle, mais la comtesse, alléguant que le jeune paysan devait encore se ménager, et éviter les trop rudes besognes des champs, le fit retenir au château par son mari, et employer aux menus travaux du jardinage. la comtesse consentit enfin, de crainte de trahir ses sentiments, au retour de sussel à la tremblaie. il partit un jour avec sa mère, après le coucher du soleil. au fur et à mesure que décroissait, dans le crépuscule hivernal, la haute silhouette du gars, elle sentait diminuer le volume de son coeur; celui-ci semblait se fondre, ou mieux, s'enfoncer, choir lourdement de sa poitrine vers ses reins. une horrible faiblesse la paralysait; elle avait froid aux extrémités, elle chancelait, et tout à coup ce fut comme si son coeur battait dans ses entrailles. l'homme de l'art, ayant examiné longuement la malade, annonça au comte, avec une gravité complimenteuse et un peu goguenarde, que la maladie de madame était de celles dont il croyait devoir les féliciter tous les deux. | |
| elle répondit par un faible «oui», devint livide et tomba sans connaissance dans les bras de son époux exultant. devant, marchaient les hommes, presque tous en blouse et en casquette, s'appuyant sur leur rondin de cornouiller, les grègues et les chaussures poudreuses. puis venaient les femmes, endimanichées, les matrones, les fermières, la tête prise dans ces grands bonnets campinois, dont les ailes de dentelle badinaient aux souffles intermittents de la brise crépusculaire et sur lesquels se cabrait un chapeau en forme de cabriolet, garni de larges et longues brides de soie gros grain et à ramages;--les jeunes filles en cornette blanche ornée de blondes, de guipures, de bouquets de fleurs, de coques vertes ou bleues. de poupines figures de fillettes s'encadraient encore dans ce casque de cuir foncé, coiffure délicieusement martiale qui prêtait aux roses blondines un air de valkyries enfants et que les modes urbaines repoussent de plus en plus de la banlieue vers les confins de la campine jusqu'à ce qu'il aille rejoindre la kyrielle de moeurs caractéristiques, de pittoresques usages, de costumes nationaux déjà tombés en désuétude ou abolis. | |
| chez toutes, un chapelet s'enroulait autour du poignet et quelques-unes pressaient un livre de prières dans leurs mains jointes contre leurs poitrines. pleins de ferveur, ils priaient presque sans interruption depuis leur départ, au point de s'enrouer et de chercher leur salive. la poussière soulevée par leur colonne picotait les yeux. quelques-uns, en accomplissement d'un voeu, avaient fait la route déchaux et emportaient leurs souliers attachés au cou par une corde. un rictus de martyr, exprimant plus de béatitude que de souffrance, convulsait leurs faces. dans la voiture sommeillait une nourrice avec son poupon emmailloté dans l'eider, les dentelles et le satin, tous deux anonchalis par cette longue étape. un peu en arrière de la foule, immédiatement avant les diligences, marchaient deux personnes que leur physionomie comme leur mise distinguaient du gros de la caravane. le diagnostic favorable des médecins se vérifiait. la vierge venait d'exaucer le voeu de warner en lui accordant un garçon superbe. la psalmodie monotone des pèlerins, toujours reprise et toujours interrompue, semblait la respiration de la plaine oppressée. | |
| seuls, les grillons et les grenouilles mêlaient à la lamentation des voix humaines leurs appels rauques ou stridents; et un essieu fatigué se plaignait. a un dernier crochet de la route, ceux de la tête aperçurent devant eux, aux bout de la drève, la basilique renommée. les pacants étendaient avidement les bras vers la coupole sacrée et les agitaient comme des ailes. cette exaltation effaroucha les pies logées dans les faîtes des arbres et, poussant des cris, elles tournoyèrent quelque temps au-dessus de la plaine avant de regagner leur nid. le comte d'adembrode avisa dans le groupe des xavériens de santhoven un gars qui se distinguait par sa frénésie à la vue du sanctuaire. le jeune homme, interrompu dans sa pantomime turbulente, accourut un peu pantois vers ses maîtres. il allait se marier au retour du pèlerinage. warner lui avait fait don d'une ferme et de plusieurs hectares de bonne terre. depuis ce jour, elle semblait éviter les waarloos. elle ne se rendait plus que de loin en loin chez la vieille kathelyne et n'adressait à son favori d'autrefois, lorsqu'elle le rencontrait dans la campagne, que de rares paroles. | |
le comte warner s'en apercevait aussi, mais ne s'en inquiétait pas, imputant cette langueur dolente aux suites des couches. et quel fils! un bébé digne de rivaliser avec les enfants les mieux en chair du pays. mais la comtesse était femme à reprendre rapidement son opulente santé. elle s'entêta à l'accompagner, consentant tout au plus à faire en voiture la plus grande partie du trajet. lui se rendait à montaigu non seulement pour remercier marie, la grande propitiatrice, de la naissance du jeune comte, mais pour demander à notre gentille dame de bénir aussi complaisamment son mariage avec la blonde trine. des fanons garnis de crépine pendaient aux deux bouts de la traverse et aux pans du gonfalon. ceux des autres paroisses coulaient des regards non exempts d'envie, vers le riche présent. aucune ne regardait ce guidon comme trine, la jeune héritière du fermier zwartlée de grobbendonck. le bleu limpide de ses yeux semblait vouloir se noyer dans ces éblouissantes couleurs; la fleur de ses joues potelées s'avivait; la rondeur plantureuse de son buste se soulevait visiblement. lorsqu'elle eut levé ses claires prunelles vers le nouveau drapeau avec une expression ravie, elle les ramena, à la fois luisantes de fierté et mouillées d'attendrissement, sur le crâne et ferme gonfalonier, et, le regard de trine zwartlée rencontrant celui de sussel, les deux promis rougirent comme des pivoines. | |
| la comtesse surprit de loin ce tacite échange de confidences. elle s'appuyait sur le bras de son époux. vrai, en la regardant j'aurais autant envie de la plaindre que de la féliciter. --tu as pyoto, trinette, moi aussi je lui trouve la mine sens dessus dessous. mais ces apparences ne doivent pas nous tromper. Écoute, nous prierons bien chaudement pour elle, pour la plus noble, pour la meilleure créature du bon dieu. demandons-lui de ne pas la rappeler trop vite près des anges. trine zwartlée courut reprendre sa place dans les rangs de ses compagnes d'où, soprano gracile, elle entendit la voix cuivrée de waarloos dominer le reste du choeur. | |
pour cette dernière trotte, les malades et les perclus étaient descendus des charrettes et des omnibus; ils se traînaient sur des béquilles ou bien leurs proches et leurs pays les soutenaient et les stimulaient par des exhortations filialement bourrues. un concours énorme se pressait à montaigu, mais les flots de blouses et de mantes s'ouvraient pour livrer passage à ces renforts. des groupes apparaissaient aussi sur le seuil et aux fenêtres des hôtelleries. comme la procession allait traverser le pont jeté sur les anciens remparts de la villette, dans le portail ténébreux une croix d'argent jetait une fulguration bleuâtre. | |
et des vieilles marmottantes se bousculaient après le curé. cette procession marcha à la rencontre de l'autre. au moment où le choeur suppliant, suggestivement discord, s'épandait sous la vaste coupole, les orgues dégonflèrent leurs poumons condensant tous les concerts de la nature, la musique des vents, des flots, des arbres, et les gazouillis des oiseaux et les meuglements des vaches. les pèlerins se poussaient pour se rapprocher des tabernacles, puis tombaient à genoux avec tant de rudesse que leurs tibias craquaient sur la dalle. le lendemain les pèlerins entendraient une messe cardinale. puis ils firent, en se traînant sur les genoux, et les bras en croix, les stations du golgotha, figurées en marbre blanc autour de l'église. elle ouvrit la fenêtre de sa chambre et s'y accouda. ses croisées regardaient le fossé et l'ancien glacis de la ville. a montaigu, il semble que les fumées du houblon et de l'alcool ne fassent qu'épaissir les encens mystiques. il faut croire que la bière même de ce pays, la bière de diest, un breuvage vineux et doux, une onction pour le palais et une griserie pour les lobes, une boisson mielleuse comme l'hydromel et perfide comme le vin de tours, entretient les buveurs dans leurs dispositions extatiques. | |
la nuit chaude, une nuit de lune nouvelle, éclairait assez pour permettre à la comtesse de discerner, dans le jardin entourant le temple, des formes noires amoncelées, des gens couchés sur l'herbe. elle s'humecta les tempes, s'enveloppa dans un long manteau dont elle rabattit le capuchon sur son visage et gagna doucement la rue. les paysans déferlaient sans cesse comme des flots à marée haute et entouraient la comtesse au point de lui couper la retraite si elle avait voulu sortir. | |
ses prédilections collectives pour le peuple et surtout pour les campagnards, noyèrent un moment la passion intense portée à l'un de ces rustres. elle se trouvait cernée dans un groupe de jeunes blousiers dégageant une effervescente et chaude odeur d'étable, des effluves de corps séveux secoués par les longues marches de la veille. les reflets des verrières trempaient de teintes fantastiques ces masses d'hommes et de femmes empêtrés. les sarraux moites et fripés se violaçaient sur les dos arrondis. la stupeur des prières hypnotisait les faces rugueuses ou mafflues. des oraisons jaculatoires faisaient ces fanatiques se marteler la poitrine de leurs poings gourds. d'autres, immobiles, le menton dans les paumes de leurs mains, les coudes sur les cuisses, paraissaient sommeiller. des rosaires cliquetaient entre les doigts durillonnés des vieilles et les mains potes des fillettes égrenaient des chapelets bleus si mignons qu'ils tenaient dans une coquille de noix. | |
| cependant des faussets enfantins et grêles, les voies si ténues de la veille, tombaient de la turbine. on en dotait par la pensée ces têtes d'angelets joufflus, papillonnant sans corps et sans membres dans les gloires des assomptions. une grêle de florins et de jaunets, une averse de gros sous, commença. la chute incessante des oboles ajoutait une étrange et crispante sonnerie aux cantiques du jubé, au plain-chant du prêtre, aux ouragans de l'orgue et aux tintements de la clochette. alors la scène devint encore plus poignante. bougons, rogues, des syllabes de jurons retenues sur leurs lèvres par la majesté du lieu, ils joignaient les mains, mais distribuaient de terribles coups de coude. les faibles et les femmes dévoraient leurs cris. le soleil se levait sur cette scène. les violettes et morbides couleurs des verrines se ravivaient à ces ruissellements d'or fluide. les fanfreluches des bonnets et les fichus bariolés éclataient sur le moutonnement des sarraux et des mantes. | |
et la comtesse, embrassant le banc de communion, percevait jusqu'au frémissement de ces bouches avides de la chair d'un dieu et le mouvement haletant de ces langues au contact de l'holocauste. quand répandrait-elle par son approche, sur leurs physionomies rebourses ou cruellement placides, cette expression d'idolâtrie suprême? oui, il semblait à la comtesse que la vierge et son divin fils lui eussent volé la tendresse copieuse de ces violents. a une de ces oscillations de la foule, produites par le va-et-vient des attablées, la comtesse eut la vision de deux têtes juvéniles mises en pleine lumière dans la flambée conquérante du jour. le désespoir, la jalousie, la passion souveraine lui firent renier aussitôt cette foule convoitée si impérieusement une seconde auparavant. clara apercevait le profil perdu du jeune homme penché doucement vers sa bien-aimée. avant de monter vers dieu, leurs prières se confondaient amoureusement. | |
elle en avait assez de la comédie de sa vie. elle se soulagerait en disant tout ce qu'elle entretenait de désirs dans le sang, et de nostalgies dans le coeur. une catastrophe valait mieux que ces énervantes refuites et que cette suffocante hypocrisie. cette contrainte durait depuis son enfance. aujourd'hui elle ne se contenterait plus de cette lâche, incomplète et peu mutuelle rencontre. rentrée à l'hôtel, elle guetta de sa fenêtre la sortie de la messe et fit mander sussel waarloos par le cocher. lorsque le xavérien se trouva en présence de la comtesse, il fut frappé du ravage de ses traits. elle montrait un visage encore plus décomposé que la veille sur la grand'route. avant qu'il eût eu le temps de s'informer de sa santé, elle lui signifia que trine zwartlée ne conviendrait jamais à sussel waarloos et qu'elle attendait de la sagesse du jeune fermier la rupture de cette alliance. | |
qui avait donc prévenu la comtesse contre cette brave fille? il n'y en avait pas dans le canton de plus honnête, de plus laborieuse et de plus modeste. elle continua pourtant de railler la candeur de waarloos et persista, par des réticences et des mots couverts, à mettre en doute l'amour de trine zwartlée. sussel confirma respectueusement, mais non sans fermeté, sa foi dans cet amour. embarrassé il tournait et retournait sa casquette entre ses doigts. il n'a rien à voir dans votre ridicule assotement pour cette petite vachère. comme elle lui répétait pour la troisième fois l'étrange hypothèse, sussel finit par déclarer qu'il plaindrait de toute son âme la payse qui lui tiendrait des propos aussi biscornus, mais que ces lubies d'un cerveau malade ne mettraient pas un instant obstacle au bonheur rêvé avec la compagne de son choix. | |
| il n'y avait pas que des paysannes au monde. d'autres femmes que celles de la campagne pouvaient l'avoir remarqué. il ne savait que conclure de ce bizarre entretien. tout ce qu'il entendait était nouveau pour ses oreilles. sa peur instinctive augmentait et pourtant une ineffable langueur se mêlait à cet effroi. il essaya de faire diversion à ces influences troublantes. il se leva pour partir, en bredouillant une excuse; la seconde messe devait être finie et les xavériens de santhoven attendaient sans doute leur porte-drapeau pour se reformer en bon ordre. la comtesse n'hésita pas à le retenir par la main et il y avait un si impérieux pouvoir dans la pression prolongée de ces doigts de femme, le charme inéprouvé de cette sensation était tel que le paysan dut se rasseoir, sans volonté, plus gauche qu'après les libations du dimanche, une chaleur dans le dos, la gorge serrée, les yeux obstrués de vapeurs et des battements aux tempes. tu ne sauras jamais combien je t'aime. il n'y avait plus de comtesse et de paysan, il y avait un mâle puissant et une femme altérée de cette force; il y avait la conjonction effrénée de deux désirs. mais, brusquement des vagissements partirent du fond de la chambre. ce petit être pour la naissance de qui santhoven venait processionnellement remercier la vierge n'était donc pas un d'adembrode; c'était un waarloos. | |
| on invoquait la vierge au profit de l'adultère, on tsste la madone complice d'une abominable usurpation. et lui, sussel, trempait dans ce crime. au risque de les meurtrir, il parvint à détacher les mains de la comtesse. elle le vit perdu à tout jamais pour elle. hier soir, quand je vous ai vus, cette trine et toi, sur la route, ce matin surtout à la communion, lorsque vos visages s'attiraient je suis descendue au fond de l'enfer. ah! je ne reculerai pas devant le scandale. et il devra me croire! car alors sa jalousie lui révélera la ressemblance entre cet enfant et sussel waarloos. toi d'abord tu ne la nieras pas cette ressemblance!. et elle écarta les rideaux du berceau de dentelles ou sommeillait le jeune comte. l'enfant promettait d'être beau et vigoureux comme un waarloos et une mortsel, mais aucun de ses traits n'appartenait aux descendants de rohingus, premier prince de ryen. il avait pratiqué une opération suprême, son scalpel taillait en pleine chair, le coup devait la tuer ou la guérir. | |
| mais la réaction chez le paysan fut encore plus instantanée que chez sa victime. il s'agenouilla, suffoquant de tristesse et de remords. va, enterrons ce terrible secret dans notre coeur; enterrons-le, non par égard pour moi qui mérite tous les opprobres, mais par pitié pour le comte, pour toi, et surtout pour notre enfant. le futur maître de tes autres fils., des fils que te donnera ta trine chérie. sois heureux en ta femme et en tes enfants, mon sussel. c'était comme si l'ange de leur foyer avait déployé ses ailes et pris son essor pour ne plus jamais revenir. les chevaux, des drapelets de papier peinturé passés dans leurs oreillères, hennissaient joyeusement et grattaient la terre de leurs sabots. le soleil matinal incendiait les étoiles d'or du dôme. lorsque le comte et la comtesse rejoignirent ceux de santhoven, un dernier cantique à la vierge montait de la multitude. vous êtes bénie entre toutes les femmes et le fruit de vos entrailles est béni. | |
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